La Barrière

Bariera Comédie improvisée polonaise (1966) de Jerzy Skolimowski, avec Jan Nowicki et Joanna Szczerbic – 1h17

Un étudiant en médecine, désirant devenir totalement indépendant, se détourne de la carrière conformiste qui l’attend. Mais il rencontre une conductrice de tramways aux idéaux bien différents des siens…

« La plupart des scènes étaient improvisées. On m’avait commandé le scénario pour un cinéaste débutant qui a quitté le plateau au bout de onze jours. Le producteur m’a dit « C’est toi qui as écrit le script, tu vas le remplacer. » Sauf que j’ai répondu que je ne l’avais pas écrit pour moi. A quoi il m’a répondu « Vois ce que tu peux tourner avec le budget qu’il reste et fais ce que tu veux ». J’ai engagé une nouvelle équipe, d’autres acteurs et au bout de quatre jours, on tournait. J’ai pris une actrice qui était à la même école de cinéma que moi et qui était connue pour repousser tous les dragueurs. Elle est devenue ma femme. »

C’est ainsi que Jerzy Skolimowski nous a présenté, au festival Lumière à Lyon, la production rocambolesque de son troisième long-métrage, La Barrière. Le réalisateur polonais de 84 ans (également acteur pour d’autres, comme dans Mars Attacks de Tim Burton, prix Lumière 2022) faisait d’une pierre deux coups au festival lyonnais où il présentait en avant-première son dernier film primé à Cannes EO et donc cette restauration de la cinémathèque polonaise labellisée Lumière Classics dans la section « Trésors et curiosités ». Bon, il nous a aussi prévenu que le film était moins chiant qu’un documentaire et qu’en plus du départ du réalisateur initialement prévu, il y eut aussi le désistement d’un acteur populaire de l’époque. Mais Skolimowski, fraîchement sorti de l’école de cinéma de Lodz, déjà rappelé à l’ordre par les autorités du pays pour la désinvolture du protagoniste de ses premiers longs-métrages et figurant donc parmi les fers de lance de la nouvelle vague polonaise, n’allait pas se laisser décourager par ces contretemps et allait parvenir à sortir un long-métrage d’un semblant de scénario dont n’a subsisté comme répliques que l’énumération de muscles humains !

Cette énumération se fait entendre en fond sonore de la scène d’ouverture de La Barrière, ce qui annonce déjà le sens de l’absurde qui va régner sur l’ensemble. Nous voyons quatre étudiants se disputer les économies placée dans une tirelire en forme de cochon, en jouant à un jeu stupide consistant à devoir avaler un morceau de sucre en tenant en équilibre sur les genoux avec les mains attachées dans le dos. Les tentatives se succèdent tandis qu’un autre étudiant, sûrement dans la chambre d’à côté, récite inlassablement ses muscles humains. A l’issue de ce jeu aussi rébarbatif que les études supérieures, notre protagoniste, continuité du héros des précédents films de Skolimowski décrié par les autorités, gagne le cochon, ferme sa valise, fait ses adieux à son vieux travailleur de père et se lance dans le grand monde, figuré par des décors abstraits et minimalistes bricolés en studio. Même si Skolimowski ne nous avait pas prévenus, nous aurions deviné la spontanéité du film dans son enchaînement de scénettes incongrues, son humour parfois cryptique (même si je soupçonne une approximation du sous-titrage), son montage hypnotique et son noir et blanc très contrasté. Autant de signes d’une modernité qui a un peu vieilli, issue des nouvelles vagues d’Europe de l’Est qui comptent d’autres représentants un peu plus durables que La Barrière. Mais bon, le film continue de laisser des spectateurs sur le carreau, puisqu’une douzaine de festivaliers ont quitté la salle en cours de projection, ce qui est toujours un bon signe.

La conductrice de tram (Joanna Szczerbic) cache les yeux du protagoniste (Jan Nowicki) de peur que toutes ces expérimentations visuelles ne lui donnent davantage envie de liberté.

Il faut dire que la séance était à 11 heures, ce qui est un peu tôt pour toutes ces expérimentations. Mais il faut reconnaître que dans ce métrage succinct, comme le cinéaste en a l’habitude (Skolimowski a rarement tourné des films de plus d’1h30), une poignée de séquences virtuoses vont me rester en mémoire et témoignent de l’audace dont Skolimowski faisait déjà preuve. Par exemple, la rencontre du protagoniste avec le personnage féminin (Joanna Szczerbic, future madame Skolimowski donc, qui a bien la beauté des égéries du cinéma moderne de l’époque) se déroule dans une rue nocturne reconstituée en studio, éclairée aux bougies que tiennent précieusement les piétons et les phares des quelques voitures passant entre eux, avant qu’une immense baie vitrée ne s’allume et illumine soudainement l’espace. Ou alors ce moment où le protagoniste dévale une immense pente au pied d’une tour sans qu’on sache vraiment s’il s’agit là d’une cascade très dangereuse ou d’une illusion d’optique très astucieuse. Ou encore le ballet des tramways, qu’accompagnent les travellings de Skolimowski, que retrouve au petit matin la conductrice de tram après avoir rêvé de liberté toute la nuit. Et bien sûr cette ronde de passants pressés que rejoignent successivement les deux protagonistes, embarquant sans trop s’en apercevoir à bord d’un manège kafkaïen. Pas mal pour de l’impro…

BASTIEN MARIE

Autres films de Jerzy Skolimowski sur le Super Marie Blog : 11 Minutes (2015) ; EO (2022)

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