Novembre

Polar français (2022) de Cédric Jimenez, avec Jean Dujardin, Sandrine Kiberlain, Anaïs Demoustier, Jérémie Renier, Lyna Khoudri, Cédric Kahn, Sofian Khammes, Sami Outalbali, Stéphane Bak et Raphaël Quenard – 1h40

Une plongée au cœur de l’Anti-Terrorisme pendant les cinq jours d’enquête qui ont suivi les attentats du 13 novembre…

A une polémique près, la présentation de Novembre hors-compétition au festival de Cannes donnait une impression de déjà-vu : pile un an après s’être fait taxé de militant RN lors de la conférence de presse de Bac Nord, voilà que Cédric Jimenez revenait sur le tapis rouge cannois avec un sujet aussi sensiblement policier, avec Jean Du’ à la place de Gillou, attendu par une horde de critiques prêts à remettre le couvert. Et la marge de manœuvre du réalisateur pour esquiver un bad buzz aurait été limitée dans la mesure où Novembre était déjà tourné (mais pas encore polit au montage ?) avant que Bac Nord ne fasse jurisprudence. Au final, ça s’est mieux passé : Novembre a été mieux reçu que son prédécesseur et n’a pas déclenché de polémique semblable. A part le fait que Sonia, témoin précieuse de l’enquête, ait porté plainte contre le film pour y être figurée avec un voile qu’elle ne porte pas en réalité. Mais comme elle a eu gain de cause, obtenant qu’un carton en fin de film explique « le port du voile islamique par le personnage de Samia répond à un choix de fiction qui ne reflète pas les convictions personnelles de l’intéressée », personne n’a tellement pris sur ce détail pourtant loin d’être anodin. Car il met en évidence le principal défaut de Novembre, qui était déjà celui de Bac Nord : la difficulté de Cédric Jimenez à mettre en fiction et à émettre un véritable point de vue sur la réalité qu’il raconte.

On se félicitait d’avance de voir Novembre s’emparer d’un événement récent comme le font si bien les américains, mais Cédric Jimenez s’acquitte de cette tâche en habile technicien plutôt qu’en metteur en scène consciencieux. Il n’a pas son pareil pour mettre son récit en tension avec ses premières minutes nous ramenant au soir fatidique en évitant respectueusement l’explicite. Il y a ensuite cette belle idée, presque melvillienne, de définir les personnages par leurs actions et leurs fonctions, les poussant à une vie en marge de la société qu’ils défendent (voir la manière dont Sofian Khammes et Stéphane Bak s’éclipsent rapidement et sans mot dire du bar où ils mattaient le match de foot, et noter qu’il est fait peu mention des vies familiales des protagonistes, réduites à peau de chagrin à cause du boulot) et à une déshumanisation proche de celle de leurs ennemis (dans son discours le plus convaincant, Jean Dujardin dit bien « ceux pour qui la charge émotionnelle est trop forte, mettez-vous sur le côté »). Une idée d’ailleurs à double tranchant : on peut ainsi questionner l’intérêt de voir des acteurs de la trempe de Jérémie Renier ou Sandrine Kiberlain camper des personnages si opaques sinon pour les identifier plus facilement, le film sera parfois à la peine pour communiquer l’état d’épuisement de ses protagonistes, et il faudra attendre Lyna Khoudri, dans un rôle proche de celui de Kenza Fortas dans Bac Nord, pour ramener de l’humanité dans l’affaire. Novembre est aussi formidablement documenté et s’illustre dans sa manière de décrypter le (dis)fonctionnement de cette cellule de crise, d’expliquer l’importance de ses procédures (notamment via la mésaventure du personnage d’Anaïs Demoustier) et de déployer un florilège des moyens et techniques d’investigation dont dispose la SDAT. Enfin, il faut reconnaître que Jimenez sait garder son spectateur en alerte, même avec une caméra portée trop systématique voulant surtout faire oublier qu’on regarde pendant la majeure partie du temps des employés de bureau…

Inès (Anaïs Demoustier) arrive sur la fin de la traque et se dit qu’elle va enfin pouvoir se reposer un peu.

Cependant, la relative efficacité formelle de Novembre tourne à vide en l’absence de point de vue ou de velléité dramatique sur l’affaire. Bientôt, tous ces précautionneux cartons rappelant la part de fiction sur l’événement réel relaté deviendront un trait d’auteur de Cédric Jimenez qui, à force de revendiquer cette neutralité, s’expose à nouveau à de sérieuses contradictions. Comme celle de se vouloir le plus proche possible de la réalité des faits avant de se faire prendre en flag par la personne dont ils ont affublé le représentant fictionnel d’un voile qu’elle ne porte pas dans la réalité. Les cinéastes ont évidemment le droit de prendre des libertés avec la réalité, mais cette occurrence, signalée par décision de justice, laisse sacrément interrogateur ! L’autre contradiction que Novembre ne résout pas, c’est qu’il donne le sentiment d’être un hommage au travail de la SDAT tout en faisant le récit d’une opération globalement manquée. Eloge et critique cohabitent dans une indécision qui n’aide pas à s’impliquer dans le film. Jimenez et son scénariste Olivier Demangel pensent s’en tirer à bon compte en s’en tenant aux faits et rien qu’aux faits… au risque de ne livrer qu’un thriller de fonctionnaires, manquant souvent d’incarnation, et risquant de perdre le spectateur dans son cadre spatiotemporel aussi incertain : bureaux et rues interchangeables se succèdent rapidement au fil de ces cinq jours qu’il faut bien dater à l’écran pour qu’on s’y retrouve. Certes, en plus de nous souvenir où nous étions le soir du 13 novembre, nous saurons aussi ce qu’il s’est passé les cinq jours suivants, mais pas sûr que Novembre, au-delà de ces données factuelles, ait de quoi rester dans les mémoires…

BASTIEN MARIE

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