Everything Everywhere All at Once

Film multiversel américain (2022) de Daniel Kwan et Daniel Scheinert, avec Michelle Yeoh, Ke Huy Quan, Stephanie Hsu, James Hong et Jamie Lee Curtis – 2h19

Entre sa famille qu’elle ne comprend plus et son lavomatic menacé de faillite, Evelyn Wang a du mal à joindre les deux bouts. Alors qu’elle se rend en famille à un rendez-vous avec son irascible inspectrice des impôts, Evelyn découvre, par le biais de son mari momentanément métamorphosé, l’existence d’univers parallèles menacés par Jobu Tupaki, un étrange adversaire qu’elle aurait elle-même contribué à créer dans un autre univers. Evelyn va alors devoir faire appel aux aptitudes de toutes les différentes versions d’elle-même pour survivre à cette folle journée et, possiblement, sauver le monde…

Attention, cet article peut contenir des spoilers ! Merci de votre compréhension.

Précédé d’une hype monstrueuse du fait de son succès surprise aux USA, Everything Everywhere All at Once a fini par connaître une inespérée sortie dans les salles françaises cinq mois plus tard. Un délai qui aura sans doute poussé une partie de ses spectateurs potentiels à le télécharger ; on espère que ça ne l’empêchera pas de connaître aussi un succès chez nous (le film plafonne à 300 000 entrées, donc bof bof). Déjà, le premier film des Daniels, Swiss Army Man (2016), n’avait pas eu les honneurs d’une sortie ciné et il s’était fait sa réputation davantage sur son pitch insolite (Paul Dano se sert du cadavre de Daniel Radcliffe pour survivre sur une île déserte) que sur un succès commercial. Pour leur second effort commun (Scheinert ayant signé en solo The Story of Dick Long en 2019), les ex-clippeurs traitent du multivers, motif à la mode depuis qu’il est exploité par le Marvel Cinematic Universe… dont on retrouve deux artisans, les frères Russo, à la production d’Everything Everywhere All at Once. Aussi frappé du sigle d’A24, la firme de ciné indé branché, cela n’empêche donc pas le film de se faire pour un budget plutôt modeste de 25 millions de dollars, les Daniels devant faire avec une post-production rudimentaire, bricolant leurs effets spéciaux avec une poignée de copains bénévoles sur leurs ordinateurs persos ! L’enveloppe se serait gonflée si Jackie Chan, pressenti pour le rôle principal, avait été disponible, mais non, l’acteur laisse sa place à sa partenaire de Police Story 3, Michelle Yeoh. Son mari est joué par Ke Huy Quan, aka Demi-Lune dans Indiana Jones et le temple maudit, qui n’avait quasiment plus joué au cinéma depuis Les Goonies avant de se pointer au casting des Daniels. Et son père est joué par James Hong, « chinois de service » du cinéma pré-woke que vous avez forcément vu dans l’un des 500 films et séries dans lesquels il a joué (ou même dans une vidéo du Super Marie Blog) et qui a enfin eu droit à son étoile sur le Walk of Fame de Hollywood Boulevard grâce au succès du film.

Cette fois, on peut croire à la hype car, malgré son équilibre parfois fragile, sa durée un poil exagérée et ses quelques petits accrocs, Everything Everywhere All at Once offre une trop belle proposition de cinéma pour être ignorée et s’impose même comme un film dont on avait terriblement besoin. Pour évacuer de suite le point Marvel, on sera gré aux Daniels de nous faire explorer un multivers infiniment plus ludique et inventif que celui, uniquement lucratif, de la maison aux idées (et oui, vous avez ici affaire au frangin qui trouvait le verre de Doctor Strange in the Multiverse of Madness tout à fait vide). Ici, le multivers correspond à l’état d’esprit des auteurs (Daniel Kwan a découvert qu’il souffrait de trouble du déficit de l’attention pendant le développement du projet, dont la structure chaotique rend soudain compte de cette condition) et à une perception du monde moderne qui nous submerge, notre attention étant sans cesse bombardée d’infos venant des quatre coins du monde et d’un magma pop culturel omniprésent. Une saturation qui n’attend pas la traversée des mondes parallèles pour ensevelir Evelyn, déjà écartelée entre ses différentes obligations quotidiennes, parlant une langue différente à chaque membre de sa famille dans un foyer qui se confond avec son lieu de travail. Puis les univers s’entrechoquent et les Daniels nous embarquent dans l’œil du cyclone sans jamais lâcher ce qui nous lie aux personnages et en se permettant tout ce qui ferait blêmir un comité d’exécutifs hollywoodiens.

Sur le tournage, les Daniels posent devant la pile de factures d’Evelyn, à moins que ce soit leur scénario.

Une large part de la sympathie d’Everything Everywhere… provient de celle que l’on a pour ses comédiens auxquels les deux réalisateurs font une véritable déclaration d’amour. L’étoile décrochée par James Hong suffit à en témoigner, lui qu’on craint de ne voir qu’en vieux grabataire avant de découvrir qu’il se transforme progressivement en Robocop. L’implication totale de Jamie Lee Curtis jusque dans les versions les plus grotesques de son personnage nous rappelle pourquoi elle reste l’une de nos actrices préférées. La jeune Stephanie Hsu lui emboîte le pas avec sa détermination survivant à ses accoutrements excentriques. Mais la palme revient à Ke Huy Quan et Michelle Yeoh : s’ils n’ont pas d’Oscars, c’est que les Oscars n’auront pas eu lieu dans notre univers ! Dans le rôle des maris, Ke Huy Quan, si familier même si on ne lui connaissait pas ce visage d’adulte, fait immédiatement oublier sa traversée du désert de 35 ans tant il se montre aussi à l’aise dans la castagne à la Jackie Chan que dans la retenue d’un mélo à la Wong Kar-wai (dont il fut d’ailleurs l’assistant), parvenant à identifier ses différentes versions avec de subtils changements de regard et d’intonation. Un sacré come-back avec lequel les Daniels ne manquent pas de rappeler les rôles emblématiques de l’acteur : il est un sidekick aussi indispensable que Demi-Lune et son équipement trans-univers laisse songer à un Data adulte. Quant à Michelle Yeoh, si son nom sur les affiches ces dernières années signalait surtout que le héros allait prendre un cours accéléré de kung-fu à un moment du film, elle a ici l’occasion d’explorer plus de facettes et de registres en un long-métrage que sur toute une carrière ! C’est dingue de constater comme un film aussi high-concept que celui-là peut être autant dédié à la persona de son actrice, comme la nature nécessairement protéiforme du métrage semble ne pouvoir se passer de l’identité de Michelle Yeoh. On ne s’étonnera donc pas de voir la profonde émotion de l’actrice quand elle dit en interviews avoir attendu ce film toute sa carrière… Et la tendresse d’Everything Everywhere… pour ses personnages ne s’arrête pas là car il tient à faire de leur identité – leur statut d’immigré, l’homosexualité de la fille – de véritables enjeux du script là où d’autres productions moins inspirées n’en auraient fait qu’une caution d’inclusivité. Une application qui a certainement joué dans le succès populaire du film, sans compter l’occasion prise par les Daniels de payer leur tribut au cinéma asiatique pour l’influence considérable qu’il a eu sur le cinéma occidental des trente dernières années…

Parlons-en des influences car là encore, les Daniels évitent les pièges de la foire aux références faciles qui pendaient au nez de leur concept. Ici, la référence est présente mais ne saurait se suffire à elle-même. Au fil de leur écriture frénétique et absurde digne des aventures d’un Buckaroo Banzaï ou d’un Jack Burton, les réalisateurs veulent surtout retrouver un savoir-faire (quand Waymond se met à bastonner comme dans un film de Jackie Chan) ou un mood (l’épisode Wong Kar-wai qui apporte immédiatement une certaine teinte émotionnelle) qui non seulement offre au spectateur une satisfaction un peu plus précieuse que le simple coup de coude mais le guide aussi dans le vaste multivers. Mais il y a tout de même deux parrainages qui se distinguent : les Wachowski et Pixar. Des premières, les Daniels citent ce qui fut leur film de chevet Matrix, via la photographie rappelant parfois celle de Bill Pope, le kung fu téléchargeable évidemment ou encore la manière dont Waymond introduit Evelyn dans le multivers, semblable à la façon dont Morpheus éveillait Neo. En fait, c’est ce film-là le vrai Matrix Resurrections ! Par la suite, Everything Everywhere… avance vers l’ampleur cosmogonique d’un Cloud Atlas ou d’un Sense 8. Quant à Pixar, on s’étonne d’abord de déceler çà et là des citations à divers films du studio : la vertu transcendantale du jonglage d’enseigne publicitaire vient de Soul, les yeux en plastique qu’Evelyn répand ressemblent à ceux de Fourchette dans Toy Story 4, sans oublier la parodie de Ratatouille et son raton laveur doublé par Randy Newman ! Plus globalement, les réalisateurs semblent appliquer les leçons du studio à la lampe pour parvenir à faire assimiler au spectateur des concepts complexes par le biais d’une émotion forte et universelle. En accomplissant au passage quelques tours de magie comme, par exemple, nous émouvoir avec deux cailloux !

La famille Wang se demande s’il existe un univers où on s’ennuie plus qu’au bureau des impôts…

C’est enfin au niveau philosophique qu’Everything Everywhere All at Once fait un bien fou ! Dans une industrie qui préfère généralement s’en sortir à bon compte en forçant une connivence avec le public via une ironie méta et stérile, le film des Daniels s’illustre par sa sincérité désarmante (à mon avis, nul second degré à percevoir derrière l’éloge à la gentillesse proclamée par Waymond) et sa volonté d’élever un tant soit peu le spectacle. Ca passe ici par le duel existentiel que se livrent Jobu Tupaki et Evelyn. La première voit dans l’extrême relativisme du multivers une fatalité qui pousse au nihilisme : comme tout est possible partout tout le temps, alors rien n’a de sens et l’univers peut bien se faire engloutir dans le vortex d’un bagel géant. Au fil de ses aventures, Evelyn va répondre à cette tentation de l’abîme en affirmant son identité, en se recentrant dans les antipodes du multivers et en comblant le trou du bagel par l’iris noir de ses yeux en plastique. Encore une fois, nul second degré dans le kung-fu de l’amour exécuté par Michelle Yeoh dans les derniers instants du film. Cette réponse positive et sentimentale des Daniels au dévorant maelström pop-culturel menaçant d’ensevelir le cinéma post-moderne est assez vivifiante et d’une importance presque vitale. L’effet bœuf d’Everything Everywhere All at Once sera peut-être opportun ou éphémère, mais la nature même du film devrait faire en sorte qu’en d’autres temps, en d’autres lieux, en d’autres univers, il saura prendre d’autres dimensions.

BASTIEN MARIE

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