The Innocents

De Uskyldige Film fantastique norvégien, suédois, danois, finlandais, français, britannique (2021) d’Eskil Vogt, avec Rakel Lenora Fløttum, Alva Brynsmo Ramstad, Sam Ashraf, Mina Yasmin Bremseth Asheim et Ellen Dorrit Petersen – 1h57

Au début d’un été caniculaire, Ida et sa sœur autiste Anna emménagent dans une cité HLM dans la banlieue d’Oslo. Elles se font deux amis, Ben et Aisha, et tous les quatre se découvrent d’étonnants pouvoirs. Loin du regard des adultes, ils jouent à tester leurs limites et à les repousser…

Si le fantastique parcours en festivals de The Innocents donne l’impression d’une révélation, son réalisateur Eskil Vogt n’est pas un débutant. Il s’agit de son second long-métrage après Blind : un rêve éveillé (2014), thriller sur la cécité (paraît-il un peu laborieux), mais il est surtout le fidèle coscénariste de Joachim Trier, de ses premiers courts-métrages aux nominations aux Oscars de Julie (en 12 chapitres) (2021), et avec lequel il avait déjà tâté du fantastique avec Thelma (2017). Avec The Innocents, reprenant – innocemment ? – le titre du classique de Jack Clayton, Vogt voulait consacrer un film à l’enfance, période précédant les notions d’empathie ou de morale, partagée entre l’apprentissage (souvent par la transgression) et l’imagination, avec des frayeurs paroxystiques entre les deux. Un beau projet qui implique toutefois la tâche toujours ardue de travailler avec des gosses. Si Vogt n’a pas eu à chercher très loin son héroïne Ida, Rakel Lenora Fløttum étant la vraie fille d’Ellen Dorrit Petersen qui jouait déjà dans Blind, il a dû trouver les autres enfants (dont la pas-vraiment-autiste-mais-du-coup-vraiment-talentueuse Alva Brynsmo Ramstad) au terme d’un long processus de casting. Après quoi le réalisateur les a accompagnés et faits répéter pendant plusieurs mois tout en adaptant les rôles à leur personnalité pour qu’une fois sur le tournage, ses jeunes acteurs n’aient plus tant de choses à « jouer ». Passé par la section Un Certain Regard à Cannes puis multi-primé dans les festivals de fantastique dont Sitges et Gérardmer, The Innocents a ensuite été vendu, sur la foi des pouvoirs psychiques de ses protagonistes, comme une sorte de film de super-héros. Un lien avec le genre dominant qui n’est pas totalement frauduleux mais néanmoins réducteur pour un film qui ressemble plus à du Stefan Küng – c’est du Stephen King mais en suédois. Mais qu’importent ces tractations promotionnelles car, une fois dans la salle, The Innocents se démerde très bien tout seul comme un impeccable film fantastique, « aussi palpitant que glaçant » dixit Télérama qui, pour cette fois, ne dit pas que des conneries.

Le projet d’Eskil Vogt de livrer un conte cruel de l’enfance est remarquablement tenu tout au long de The Innocents, renversant dans la maîtrise de son sujet et de sa mise en scène. Le réalisateur nous fait replonger en apnée dans une enfance définie comme un espace autonome, se développant en parallèle et non simplement sous la supervision du monde adulte. Il nous rappelle instinctivement les émotions nouvelles expérimentées par ses jeunes protagonistes, comme la peur tétanisante ressentie face à une ombre suggestive, la jalousie dévorante d’une sœur envers l’autre ou la découverte ludique (dans un premier temps…) de pouvoirs et spécificités. Le tout dans un esprit encore vierge de toute notion de morale ou de normalité, amenant ces enfants, interprétés avec un naturel ahurissant, à accepter aisément l’étrangeté de leurs pouvoirs, à ne pas prendre la pleine mesure de leurs actes, à exprimer difficilement leur culpabilité ou à s’aventurer vers les prémisses d’une psychopathie en formation. Evidemment, le fantastique ne tarde pas à se pointer, soutenant idéalement le propos, que Vogt développe avec mesure. Par exemple, il établit le contexte familial difficile de ses personnages sans le forcer ni en faire la cause toute trouvée de leurs agissements, et il parvient à toujours maintenir notre empathie pour ses enfants, restant humains même après avoir commis l’irréparable, sans se transformer machinalement en têtes blondes diaboliques à la Village des damnés.

Ida (Rakel Lenora Fløttum) a suivi son pote Ben et un petit chat dans la cave de son immeuble et… le traumatisme m’empêche d’en dire plus.

Ce terreau fantastique s’épanouit amplement dans les feux inquiétants de l’été caniculaire, parfaitement saisis par la photographie et le scope rigoureux. Il s’installe dans une longueur des plans qui peut rebuter, surtout sur une durée d’1h57, mais qui me semble participer activement à l’angoisse diffuse du film, à son oppression s’imposant non dans une succession de tensions et relâchements comme on en voit trop souvent, mais bien dans un crescendo tenu de bout en bout. Le décor est aussi parfaitement trouvé, avec cette cité HLM bien délimitée (ce qui conforte sans doute les parents à laisser leurs enfants un peu trop libres), le bois environnant assouvissant les désirs d’exploration et la passerelle vers le non-retour ; un microcosme qui devient tout un monde du point de vue des enfants. Le tout chemine vers un dénouement qu’Eskil Vogt adapte à ses modestes moyens, trouvant des astuces visuelles pour contourner une pyrotechnie qu’il ne pourrait pas s’offrir sans rien perdre de l’intensité dramatique qui se joue sous nos yeux d’enfants fascinés et terrifiés à la fois.

BASTIEN MARIE

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